Si le télétravail est un terme apparu dans les années 1990, son évolution est restée relativement lente et progressive ces dernières années. En 2019, avant la crise sanitaire liée à la Covid, c’est seulement 20 % de la population active qui télétravaillent. Aujourd’hui, le nombre de télétravailleurs a triplé ! Ce phénomène change notre vision du bureau et implique des évolutions dans le secteur de l’immobilier d’entreprise.

Frédéric Miquel, directeur de la société Kardham, Baptiste Broughton, co-fondateur de Néo-nomade, et Jean-Baptiste Billy, directeur des projets immobiliers France et Maroc chez Capgemini, se sont réunis pour étudier ensemble les évolutions récentes du lieu de travail. Si, comme l’affirme Baptiste Broughton, quasiment huit personnes sur dix souhaitent continuer à télétravailler en moyenne deux à trois jours par semaine, il reste une majorité de personnes qui désirent revenir au bureau.

immobilier

Que peut nous apporter un bureau qui soit « mieux qu’à la maison » ?

“L’avenir va sans doute se dessiner autour d‘une hybridation des modes de travail”, selon Baptiste Broughton. En effet, si la durée de cette crise génère de multiples interrogations, une chose est sûre : “il n’y aura pas de retour en arrière”. Pour le co-fondateur de Néo-nomade, la solution pour donner envie de revenir au bureau se trouve dans une réflexion avec les collaborateurs. Il s’agira de leur proposer plusieurs choix de lieux de travail et de les laisser opter pour la solution, l’espace de travail qui leur correspond le mieux. Un équilibre reste donc à trouver entre ce choix proposé et la contrainte liée à la réduction des mètres carrés, répondant aux enjeux économiques des entreprises pour ne pas payer des locaux inexploités.

“Les entreprises doivent complètement réinventer la manière dont va se faire le retour au bureau.”

Baptiste Broughton, co-fondateur de Néo-nomade

Revenir au bureau peut être motivé par une volonté de se replonger dans une identité d’entreprise et de retrouver un sentiment d’appartenance. Pour Frédéric Miquel, “il y aura, dans les lieux de travail tertiaire, une volonté de trouver une fonctionnalité supérieure à celle que je trouve chez moi”. Pour l’expert, “la solution est à chercher du côté des hyper technologies de communication”. 

De son côté, Jean-Baptiste Billy insiste sur la nécessité d’un management solide pour donner envie de revenir au bureau : “on doit donner un sens à ce retour au bureau, en faire un événement.” Pour cela, la formation des managers sera une transition importante. Une adaptation des lieux sera également nécessaire pour organiser ces événements. “Seul le digital va pouvoir manager ces retours au bureau et va permettre de les organiser et de les contrôler.” Il va falloir réinventer, avec des services qu’on ne trouvera pas à la maison, et surtout des services associés à la socialisation. La collaboration et la sociabilisation se trouvent donc au cœur des enjeux. 

Immobilier

Quelles données d’usage nous permettent de faire évoluer l’immobilier d’entreprise ?

La complexité de cette évolution du parc immobilier réside dans la multiplicité des données à prendre en considération (éclairages, nombres de salles, etc). Selon Frédéric Miquel, les entreprises doivent se munir d’un plan de leurs locaux. Elles doivent mettre en œuvre des capteurs, capables de signaler à un instant T les présences au bureau. Il faut “piloter en temps réel l’espace”. Ce pilotage, associé à des algorithmes prédictifs et des outils d’intelligence artificielle, permettra la construction d’une base de données. Il sera alors possible de donner aux collaborateurs des recommandations. Cependant, comme le souligne notre expert, “ces mécanismes, qui peuvent être assimilés à des outils de traçage, posent d’importantes questions réglementaires et éthiques”.

“La solution reste humaine et managériale.”

Jean-Baptiste Billy, directeur des projets immobiliers France et Maroc chez Capgemini

Baptiste Broughton aborde la question avec une autre approche, en s’intéressant plutôt à ce qui se passe à la maison. Des outils seraient alors mis en place pour permettre aux collaborateurs de signaler les jours de présence au bureau. Aussi, il faudrait des fonctionnalités grâce auxquelles les managers pourraient proposer des rendez-vous en présentiel. Si les nouvelles technologies peuvent servir de support et permettre la construction d’outils utiles à cette hybridation des modes de travail, “la solution reste humaine et managériale”, selon Jean-Baptiste Billy. Il n’existe pas un modèle universel, mais plutôt “un modèle quasiment à l’échelle du collaborateur”. Il va falloir faire face à une variété de situations en effectuant un important travail d’introspection, afin de définir un cadre à cette nouvelle organisation du travail. 

Quelles bonnes pratiques partager au niveau des fonctions les plus bousculées (managers, IT et RH) ?

Les équipes IA, RH, et immobilier peuvent ainsi imaginer ensemble la multitude de situations possibles afin de proposer un playbook aux collaborateurs. Si les équipes data et IA sont particulièrement utiles, les RH et la gestion immobilière ont un challenge immense à relever. “Nous sommes dans un moment historique, où on peut libérer le travail et les mètres carrés d’une manière et dans des proportions qu’on n’aurait jamais pu imaginer avant la Covid.” 

“Les fonctions RH et immobilier vont devoir apprendre à travailler ensemble, voire fusionner.”

Baptiste Broughton, co-fondateur de Néo-nomade

Jean-Baptiste Billy adopte une approche davantage opérationnelle : “à partir des use cases, toutes les fonctions supports (IT, RH, et immobilier d’entreprise) vont construire ensemble les outils qui vont permettre aux équipes opérationnelles de gérer cette transition”. Il s’agit là d’une approche par la fonctionnalité, et non par la solution. Les IT, RH, et immobiliers sont là pour “supporter cette transformation”. Pour Baptiste Broughton, “la direction dessine un cadre puis co-construit avec le terrain”.

Enfin, Frédéric Miquel souligne la confrontation à des questions de cyber sécurité, auxquelles les entreprises vont devoir faire face. Cette transformation, qui repose sur des technologies très légères, “ne facilite pas le dialogue entre les progressistes, qui veulent promouvoir de nouvelles pratiques, et les directions IT, qui à juste titre s’inquiètent de ce que cela va produire comme résultats, car ça transforme chaque objets, utilisateurs, bâtiments en gruyère”.

Ces questions ont été abordées lors d’une table ronde, à l’occasion de la remise du Task Force Immobilier Tertiaire : enjeux et transformation.

Cet ouvrage clôture une série d’ateliers et de conférences réunissant des professionnels autour de la question de la transformation de l’immobilier tertiaire. Il se découpe en trois chapitres : “repenser l’immobilier d’entreprise”, “comment se transformer ?”, “Immobilier tertiaire : construire un nouveau rôle pour le bureau”.